Une heure pour (presque) tout comprendre à l’agriculture

Fin octobre, lors de la session 2 de la Convention Citoyenne Climat, Sébastien Treyer, DG de l’IDDRI (Institut du Développement Durable et des Relations Internationales) a réussi l’exploit de présenter en une heure un panorama complet et apaisé de la situation agricole actuelle et à venir. Ce qui est particulièrement intéressant est qu’il synthétise clairement et simplement ce sur quoi le monde agricole est aujourd’hui globalement d’accord, et ce qui pose encore débat, et pourquoi.

Nous partageons ici les notes que nous avons prises, mais nous vous invitons évidemment à écouter sa présentation qui est plus complète.

https://soundcloud.com/cese-conseil-economique-social-et-environnemental/session2-se-nourrir-part-1

Bilan de la PAC, ou pourquoi il faut changer de modèle

  • PAC : depuis les années 60, un immense effort financier a été consenti pour transformer l’agriculture européenne. 
    • Objectif : produire suffisamment pour ne pas dépendre des importations ET garantir un prix bas. 
    • Pour moderniser rapidement, on décide de spécialiser les régions : cela permet de simplifier, on gagne en maitrise et en efficacité. 
    • La spécialisation facilite les cultures mais aussi les débouchés commerciaux : il est plus difficile de vendre quand on a 7 rotations de culture (il faut des réseaux de vente et de distribution différents, du stockage/emballage/logistique adaptée, …). 
    • La PAC est en partie un succès. Par exemple en Bretagne : sortie de la pauvreté d’après-guerre en partie grâce à sa spécialisation en élevage laitier et porcin.
  • MAIS le bilan de la PAC est très mitigé : elle génère des crises sociales (pauvreté ou endettement des agricultures, dépendance aux subventions, manque de sens ou de reconnaissance) et des crises environnementales (climat, qualité de l’eau, biodiversité, écosystème). 
  • Ces crises s’expliquent par la spécialisation des paysages agricoles et la simplification des rotations : les sols  et la qualité de l’eau se dégradent, les ravageurs ou les maladies font de plus gros dégâts. On utilise la chimie pour compenser ces faiblesses : avec un impact environnemental lourd et mal maitrisé, mais aussi une atteinte à la santé des agriculteurs. Cette agriculture nécessite de lourds investissements qui créent une vulnérabilité financière (endettement), rendant difficile des changements de pratique.  Dans le même temps, les revenus sont insuffisants : les centrales d’achats tirent les prix vers le bas et des accords commerciaux exposent directement  l’agriculteur à la compétition internationale.
  • A noter un autre problèmes social identifié, c’est l’inégalité sur la qualité de la nourriture. On parle de « calories vides » pour les aliments pauvres en nutriments. 

L’agriculture et les émissions de gaz à effet de serre (GES)

  • L’agriculture émet 3 types de gaz : le méthane (CH4), l’oxyde d’azote (NOx) et dioxyde de carbone (CO2). Ces émissions ont des sources différentes, et donc chercher à les réduire nécessite des solutions différentes, qui rend la réflexion particulièrement complexe. 

Le CH4 et le NOX constituent 90% des émissions de GES liés à l’agriculture. 

  • 40% des GES vient des ruminants (vaches, moutons), leur système digestif nécessite une fermentation entérique, ils rotent donc du CH4. 
  • 40% des GES sont issus des épandages d’engrais ou de fumier qui apportent de l’azote aux cultures et génère du Nox.  C’est assez difficile à gérer précisément, il faudrait apporter juste ce qu’il faut au bon moment. 
  • 10% des GES provient des déjections animales : fumier et lisier.
  • 10% des GES sont du CO2 (tracteurs et serres chauffées). 

Il faut aussi intégrer les émissions indirectes : pour la fabrication des engrais chimiques (à peu près équivalent aux déjections animales). En baissant l’utilisation d’engrais chimiques, on diminue les émissions indirectes (mais pas les émissions directes).

On ne comptabilise pas les importations : soja, huile de palme, cacao, café. C’est une forme de déforestation importée, et certains secteurs agricoles en sont dépendants (le soja pour l’alimentation animale notamment).

Quelles solutions pour diminuer les GES liés à l’agriculture

  • Pour baisser les GES associés à l’élevage (vache : lait et viande; poules : œufs et viande), la seule solution efficace est de diminuer le nombre d’animaux. Il faudrait produire moins mais mieux. Cela diminuerait également  l’importation mais aussi la production de nourriture : en UE, 60% des végétaux produits sont destinés à nourrir les animaux. 
  • Pour baisser les GES associés à la culture de végétaux : il faut diminuer l’utilisation d’engrais chimiques, et donc amélioré la technicité (cibler mieux et moins), ou étudier des alternatives (par exemple augmenter les rotations, notamment en associant les légumineuse, ou encore en finir avec le labourage en profondeur qui favorise la fermentation de matières organiques dans le sol – et donc les émissions de GES). Problème : le sans-labour serait idéal, mais cela produit des mauvaises herbes, et donc encourage l’utilisation d’herbicides. On peut imaginer des systèmes de rotation très complexes qui évitent les herbicides, mais il faut accentuer les recherches dans ces domaines. 
  • Autres pistes :
    • Le stockage de carbone dans le sol par l’agriculture est aussi évoqué : c’est possible mais compliqué à mettre en œuvre. Ce pourrait être une solution utile pour compenser ce qu’on n’aura pas pu limiter, mais ce serait une erreur de compter sur l’agriculture pour stocker du CO2. 
    • Il faut travailler sur les GES en aval : stockage, transport, transformation, emballage, …

Le modèle agricole du futur fait débat : 

Faut-il poursuivre la simplification/spécialisation, ou complexifier le paysage agricole ? Souvent les scénarios ne sont évalués que sous un angle, c’est une erreur : il faut considérer tous les angles (GES, mais aussi qualité de l’eau, biodiversité, impact social, …).

  • Ce qui fait actuellement consensus :
    • Réduire les pertes et le gaspillage
    • Modifier les régimes alimentaires : moins de calories, moins de protéines animales, moins  de transformation, plus de diversité
    • Réduire la déforestation importée
  • Ce qui fait encore débat :
    • Modifier les régimes alimentaires : quels objectifs et comment les atteindre ?
    • Circuit-court : est-ce simplement réduire le nombre d’intermédiaire, ou aussi diminuer le nombre de kilomètres parcourus ?
    • Justice sociale : si les prix augmentent, comment on fait ?

Ce qui est a déjà été amorcé :

  • Stratégie nationale bas-carbone (SNBC) sur l’agriculture : 
    • engagement sur -50% en 2050, avec une étape à -25% en 2030 (par rapport à 1990). C’est moins ambitieux que d’autres secteurs, parce que c’est complexe. 
    • En 2019 : -6% en 19 ans, il reste 20% sur 10 ans. La trajectoire est mal engagée. La diminution actuelle s’explique par la baisse de l’utilisation des produits chimiques et la crise de l’élevage (on consomme moins de ruminants mais plus de cochons). 
    • Il parait difficile d’aller plus loin sans déspécialiser les régions. 
  • Pistes sur lesquelles la SNBC travaille :
    • Augmenter la culture des légumineuses (-6% depuis 1990)
    • Soutenir les élevages extensifs (les prairies permanentes)
    • Développer l’agro-foresterie (dont les haies)
    • Déployer la méthanisation agricole (pour digérer utilement les déchets animaux et végétaux)
  • Loi 2016 sur la réduction des pertes : ce qui est « non consommé » dans la grande distribution est donné aux associations. C’est bien, mais dans le fond ça ne change rien, on ne consomme pas moins, c’est juste qu’on ne jette pas. 
  • Etats généraux de l’alimentation : la loi Egalim étend la notion de gaspillage à la restauration collective et aux industries de la transformation. 
  • Autres tendances constatées :
    • Changement des habitudes des consommateurs, moins de viandes
    • La restauration, notamment collective, évolue (plus de bio, moins de gaspillage)
    • Développement des AMAP

Ces tendances sont positives mais encore à trop petites échelles pour avoir un réel impact.

Comment opérer un changement de masse ? 

Que faire ? Il faut passer à grande échelle les solutions d’avenir (innover) et repenser les politiques publiques contre-productives (réformer).

Repenser la PAC :

  • La PAC est constituée de 2 piliers :
    • 1er pilier (70% de la PAC) : chaque agriculteur installé reçoit automatiquement une subvention par hectare. Ce n’est pas efficace car cela incite à augmenter les hectares, donc à simplifier. 
    • 2e pilier (25% de la PAC) : sur la base du volontariat, pour accompagner ou compenser une transition agricole; cela nécessite un cahier des charges qui est mal accepté par les acteurs. 

A noter que pour le 1er pilier, un pays donateur récupère l’ensemble de sa contribution. Pour le 2e pilier, c’est un co-financement du pays qui abonde et de l’UE. Augmenter ce 2e pilier, c’est donc augmenter la contribution nationale.

La réforme de la PAC nécessite de sortir de ces carcans nationaux : il faudrait définir une enveloppe globale pour atteindre des objectifs.

  • Autres politiques publiques possibles :
    • Mieux informer les consommateurs pour valoriser les productions à impact positif. 
    • Plan national d’alimentation
    • Revoir l’étiquetage (nutriscore ou carbone)
    • Eduquer les enfants (via la cantine notamment)
    • Orienter l’achat publique

Conclusion

Les agriculteurs ne doivent/peuvent pas porter seuls cette transition. Elle concerne aussi les consommateurs, les politiques (nationales, régionales, européennes) et les industriels. 

La transition agricole doit résoudre le problème du climat, mais aussi la crise de biodiversité et les crises sociales. 

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Questions complémentaires :

Le bio dans un environnement pollué a-t-il du sens ?

Le bio n’est pas un engagement sur l’absence de pesticides ou de polluants dans le produit. L’agriculteur n’en utilise pas d’abord et surtout pour protéger l’environnement des pesticides. Mécaniquement, cela réduit sa présence dans l’alimentation humaine.

Peut-on convertir l’Europe à une agro-écologie sans pesticide ?

Le tout-bio pose plusieurs problème :

  • Un problème de fertilité, car il faut compenser l’absence d’engrais chimiques par du fumier animal. Le scénario étudié par l’INRII est crédible d’un point de vue agronomique, mais c’est un équilibre difficile à trouver (il faut limiter les engrais mais aussi ne pas augmenter l’élevage pour ne pas augmenter les GES)
  • Un problème de rendement :  il est plus faible en bio et en agro-écologie. Il faudrait donc réduire la demande (donc repenser toute notre industrie agro-alimentaire) et cibler nos exportations uniquement vers des pays qui sont obligés d’importer (l’Egypte par exemple).
  • Un problème de rentabilité : il faut plus de main d’œuvre, donc cela coute plus cher. Quelque part, quelqu’un doit payer. Actuellement, le bio est encore « rare », il est donc valorisé. Mais s’il se banalise, les prix seront tirés vers le bas. C’est une transformation économique de la filière dont les conséquences sont difficiles à maitriser. 

La méthanisation pourrait constituer un revenu complémentaire. Il ne décolle pas, pour des raisons à identifier. Attention cependant à ne pas produire uniquement pour méthaniser (effet pervers des biocarburants).

Peut-on nourrir 10 milliards d’êtres humains ?

Il faut prioriser la production locale : chaque pays doit cibler l’autonomie alimentaire. L’Europe ne doit pas oublier les pays qui sont en déficit de production. Elle doit continuer à exporter uniquement vers les pays qui ne peuvent pas faire autrement, et doit cesser d’importer.