Spicilège #01 : « Vivre comme un signe éphémère », par Jiří Kylián

Notre aventure est marquée de rencontres, de lectures, d’observations diverses qui nous étonnent, nous interpellent ou nous aident à avancer. Dans cette rubrique « Spicilège » (ancien terme agricole qui signifiait glaner), nous voulons partager ces rencontres, au fil de l’eau, de façon libre et décousue. Félix ouvre le bal avec Jiří Kylián.

« Vivre comme un signe éphémère »

Jiří Kylián est un chorégraphe européen qu’un ami m’a fait découvrir ce printemps à Paris avec le Boston Ballet (splendide tableau autour d’un arbre suspendu à l’envers au milieu de la scène). Les Editions du Sonneur lui ont consacré un livre de la collection « Ce que la vie signifie pour moi », intitulé « Bon qu’à ça ». Ce petit recueil d’entretiens surprend par le ton léger et parfois très terre à terre de l’artiste, ce qui n’enlève rien à la profondeur de ses propos, au contraire. On voudrait s’arrêter sur chaque paragraphe, qui nous invite à penser à autre chose. Je voulais partager ici la conclusion de ce livre, qui prend un écho particulier avec ce qu’on essaie de faire avec ce projet de Ferme Florale. Vivre, aimer, et léviter, un peu. Tout est là. 

« Je voulais parler de l’amour mais je ne sais que dire, car tout ce que j’essaie de faire tourne autour de l’amour – et de la mort, bien sûr – je l’ai raconté des milliers de fois. Du reste, je me demande ce qui ne tourne pas autour de ça? Toutes les œuvres d’art ont affaire à l’amour et à la mort, faute de quoi elles ne sont rien. C’en est presque un cliché! Et puis, qu’est-ce qui est fondamental si ce n’est l’amour? Pas seulement l’amour sexuel, mais pour d’autres personnes, pour l’art, pour la bonne nourriture – l’amour en général, qui revêt tant de formes différentes. Quelque chose qui nous donne une sensation merveilleuse, quelque chose qui nous étreint et qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. C’est cela que j’appelle l’amour. 

Je pourrais dire que ce que la vie signifie pour moi, c’est léviter. Je n’entends pas par là le pouvoir de voler, mais le symbole; si j’étais condamné à avoir toute ma vie les pieds rivés au sol, alors je ne voudrais pas vivre. Même un millimètre au-dessus du sol, c’est assez pour moi. Et puis il y a certains moments dans la vie, certaines choses qui nous permettent de nous élever un peu plus haut. Quitte à s’écraser de nouveau. Oui, la lévitation est une très bonne description de ce que la vie pourrait signifier pour moi, Cela n’a rien à voir avec une forme quelconque de spiritualité ou d’incarnation, ni avec l’accession à un quelconque état de grâce. Rien de tout cela. Mais léviter à un centimètre au-dessus du sol parce que j’ai mangé quelque chose de vraiment très bon et penser alors que oui, cela vaut la peine de vivre. Ou me retrouver à plus d’un centimètre du sol parce que j’ai vu une grande œuvre d’art. 

Je pourrais dire que ce que la vie signifie pour moi, c’est vivre, ni plus ni moins. Comme un Aborigène. Ou une calligraphie. Un signe que fait le corps dans l’espace, qui déjà disparaît. Un signe éphémère. » 

Jiří Kylián, « Bon qu’à ça » (Edition du Sonneur, 2016)

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