Ferme Florale Urbaine

« L’agriculture urbaine n’a pas de modèle économique viable »

France Culture a diffusé le 31 décembre un reportage sur l’agriculture urbaine productive à Paris, on peut le réécouter et lire le résumé ici. 

L’agriculture urbaine est un territoire à explorer : chacun cherche, propose, expérimente. C’est passionnant. La conclusion du reportage est « prudemment pessimiste » : il n’y a actuellement pas de modèle économique viable en agriculture urbaine productive. 

C’est une réalité, et nous ne pouvons que partager cette analyse. Cependant, nous nous sommes quand même lancés dans cette aventure. 

Pourquoi ?

Les arguments raisonnables

Nous pensons parvenir à proposer un modèle viable, même si le chemin sera long et difficile. Par viable, nous entendons créer par site de production au moins deux emplois à temps-plein rémunérés au SMIC, et financés exclusivement par les revenus de l’activité (et pas par endettement ou levée de fonds). 

Comment ? C’est simple : pour qu’un projet soit viable, il faut gagner plus que ce qu’on dépense. Donc maximiser les gains, et limiter les dépenses. 

Maximiser les gains

Le premier levier est augmenter la production : plus on produit, plus on peut vendre. Comment faire quand la surface est limitée ? Plusieurs moyens : optimiser la surface de production en occupant le moindre espace disponible, augmenter le rendement au m2 via des techniques de culture bio-intensive, étendre au maximum les saisons de production et limiter les pertes. C’est un travail d’orfèvre qui se construit sur le long terme. Il faut expérimenter, pratiquer, observer, échanger. Cette démarche propre aux micro-fermes est profondément permacole, et passionnante. 

Le deuxième levier est améliorer la valorisation : nos produits coûtent chers car ils sont artisanaux. Nous faisons tout à la main, de la graine au bouquet. Nous n’émettons pas de CO2, nous n’utilisons pas de produits chimiques, nous limitons les déchets autant que possible, bref, nous ne trichons pas. Ces efforts ont un coût économique, car c’est plus de travail et parfois c’est moins efficace. Le produit est donc mécaniquement plus cher (la même logique s’applique pour les fruits et légumes bio). Les clients sont-ils prêts aujourd’hui à acheter moins mais à payer plus pour des fleurs qui respectent les jardiniers et l’environnement ? Ce n’est pas encore acquis.

Le troisième levier est de chercher la diversification : si la vente de la production ne suffit pas, il faut trouver d’autres sources de revenus. Nous débuterons par exemple cette année des ateliers pour le grand public et les enfants de l’hôpital. Cela demande du temps pour les préparer (heureusement nous avons une pause hivernale) et un minimum d’infrastructure et de matériel pour accueillir le public.

Ces gains resterons toutefois limités. Parce que les surfaces de productions sont petites (et souvent peu optimisées), parce que l’agriculture en ville est contraignante (pas de serre, pas de fumier, beaucoup de manutention,…), et parce que des méthodes de production artisanales et respectueuses de l’environnement sont plus coûteuses et parfois moins productives.

Limiter les investissements

Si les gains en agriculture urbaine sont limités, alors ce qui est dépensé en investissement retarde d’autant plus le versement des salaires (il faut un jour ou l’autre rembourser). C’est la raison pour laquelle nous pensons qu’une condition indispensable pour que le projet soit viable est que les investissements de départ devaient être limitées.

Cela tombe bien : nous sommes dans une démarche lowtech et bas-carbone, nous privilégions les sites en pleine-terre délaissés ou inutilisés (donc pas de frais d’installation autre que du travail manuel), nous n’utilisons pas de produits chimiques, etc… c’est exclusivement notre travail associé à celui de la nature qui permet de produire nos fleurs.

Voici donc la recette : maximiser les gains et minimiser les dépenses. 

Nous n’inventons rien, d’autres ont démarré des projets en agriculture urbaine, et actuellement personne n’arrive encore à joindre les deux bouts.  Mais comme les autres, nous pensons pouvoir y arriver : l’équation est complexe, et c’est un risque que nous prenons. 

Ferme Florale Urbaine

Sommes-nous inconscients pour autant ? 

Pas complètement. Raisonnablement, il ne faudrait pas prendre ce risque. Il y a quelques années, nous ne l’aurions sans doute pas pris. Mais nous sommes maintenant dans un contexte politique et écologique particulier. Il est urgent d’inventer de nouveaux modèles, d’explorer de nouvelles pistes. Comme nombre de belles idées, notre projet n’est pas adapté au monde actuel, il n’entre pas dans sa logique et ne peut donc pas être véritablement rentable (au sens : nous enrichir). Cependant, il a du sens. 

Un cultivateur honnête qui travaille dur dans son champ sans abîmer l’environnement ne peut pas vivre dignement de son activité, quand d’autres s’enrichissent en important, en polluant ou en maltraitant des ouvriers agricoles. Comment en est-on arrivé là, et comment faire pour renverser la tendance ? C’est cette question que nous voulons aussi poser et explorer. 

Notre démarche, politique, consiste donc aussi à témoigner et peut-être à proposer des solutions pour qu’un jour, tous les artisans permacoles puissent vivre dignement de leur travail. Nous pensons aux cultivateurs de micro-fermes, aux paysan-boulangers, aux vanniers, menuisiers, charpentiers, forgerons, couturiers,  … il est urgent de retrouver un artisanat populaire. Nous sommes persuadés que c’est une des clés de la transition : des milliers d’emplois pourraient être créés, par un travail digne, valorisant, qui rend heureux. 

Ce qui est encore aujourd’hui un acte militant doit devenir normal

Le train est en marche : le CESE a publié une note à ce sujet fort intéressante, puisqu’il reconnait que l’agriculture urbaine est indispensable aux villes durables mais nécessite d’être accompagné, la Mairie de Paris accompagne les agriculteurs urbains avec son programme Parisculteurs, l’Ecole du Breuil a obtenu la reconnaissance de sa formation en BPREA, …

Mais tout ceci ne suffira pas à expliquer pourquoi nous prenons ce risque. La posture est romantique mais la réalité nous rappelle souvent à l’ordre. On entre alors dans le domaine du non raisonnable. 

L’argument non raisonnable

Beaucoup nous disent que ce qu’on fait est « bien ». Sans forfanterie, nous le pensons aussi, et c’est ce qui nous donne l’énergie pour continuer.

Quand du personnel de l’hôpital ou des parents nous encouragent et nous remercient d’égayer un peu ces espaces, quand des enfants viennent visiter le jardin et s’émerveille devant les fleurs et les insectes, quand des fleuristes ou des amoureux de fleurs repartent de notre ferme florale avec le sourire, alors nous savons que ce nous faisons est juste et a du sens. 

Beaucoup d’agriculteurs urbains portent en eux cette conviction. Nous n’avons pas encore de modèle viable, mais nous savons que c’est vers là qu’il faut aller. Parce que c’est juste. Parce que ça a du sens.

J’ai posé ce matin cette question à Tran-Phi : « pourquoi fait-on ça ? pourquoi te donnes-tu tant de mal, sachant qu’au mieux du mieux tu gagneras le SMIC, et au pire tu ne gagneras rien ? »

Sa réponse m’a surpris. Je la glisse en conclusion car au fond, je m’y retrouve totalement. La voici :

Je n’ai pas de réponse claire et précise pour l’instant. J’y réfléchis. Mais s’il faut dégager trois points et une ligne directive : 

La paix :

Paix avec la Terre
Dans un contexte écologique en urgence.

Paix avec les autres
Dans un contexte social et civil des plus tendu.

Paix avec soi même
Croire et défendre ses valeurs. Vivre en paix, la conscience tranquille, refuser de mettre en péril la paix avec la Terre et la paix avec les autres sous prétexte de confort personnel.

L’agriculture urbaine comme vecteur de paix : en voilà une belle idée. 

Bonne année 2020 à toutes et à tous !

Félix et Tran-Phi

Commentaires 1

  1. Bonne et heureuse année à la Ferme Florale,
    puisse 2020 vous apporter une nouvelle version du succès, et surtout toute la santé et tout le courage nécessaires pour la décrocher !

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