Retour sur notre expérience Parisculteurs

Le programme Parisculteurs suscite de nombreuses questions, et on nous interroge souvent pour connaitre notre avis. Nous voulons ici le partager publiquement. Il s’agit d’une vision forcément subjective, issue de notre expérience comme acteur et bénéficiaire de ce programme.

En 2016, la Mairie de Paris a annoncé vouloir végétaliser 100 hectares pour 2020, dont 33 hectares en Agriculture Urbaine. Pour atteindre cet ambitieux objectif, un programme a été mis en place pour amorcer les premiers projets en agriculture urbaine, mettre en relation porteurs de projets et propriétaires de foncier, rassurer ou clarifier certains aspects pratiques ou juridiques, et globalement ainsi promouvoir cette nouvelle forme d’agriculture. 

Il y a eu depuis 3 éditions (2016, 2018 et 2019), notre Ferme Florale est lauréate Parisculteurs 2. 

Des points positifs

Voici pour commencer quelques aspects de ce programme qui fonctionnent bien.

1. Ouvert à tous

Le programme n’est pas limité à des associations ou des grosses entreprises. Chacun peut se porter candidat, même sans structure juridique existante. Nous pouvons témoigner que les lauréats ont des profils très différents, et qu’il n’est pas nécessaire d’être dans les petits papiers de la Mairie pour remporter un site. 

2. Liberté d’entreprendre

La Mairie a fait le choix de limiter son intervention à la mise en relation entre porteurs de projets et propriétaires. Autrement dit, Parisculteurs n’a pas vocation à réaliser ou co-réaliser des projets, ni à favoriser certaines techniques de culture ou un modèle économique particulier. 

Il faut souligner que cette liberté laissée aux porteurs de projet marque pour certain un manque d’engagement de la part de la Mairie, au sens où les porteurs de projets prennent tous les risques. C’est vrai, et cela conduit à de graves écueils : nous y reviendrons. 

Cependant, on peut aussi y voir une décision politique courageuse, car en laissant une totale liberté aux porteurs de projets, la Mairie prend le risque de voir certains projets échouer, et donc s’expose à un retour critique sur le programme. Nous y reviendrons également.

La position de Ferme Florale Urbaine est que cette posture est la bonne : il ne faut pas intervenir sur les projets. L’agriculture urbaine est un domaine en pleine ébullition, il faut laisser une totale liberté aux porteurs de projets. Vu la diversité des projets sélectionnés, on ne peut que constater que ce parti-pris a été respecté, et c’est une bonne nouvelle pour accompagner la dynamique du secteur. 

3. Soutien politique plutôt que financier

Il n’y a pas d’enveloppe automatiquement attribuées aux projets pour leur réalisation. Parfois, il arrive que certains sites soient accompagnés d’un budget si le bailleur le propose ou que des travaux soient financés pour la mise aux normes. Ces budgets sont annoncés lors de l’appel à projet. 

Par contre, les porteurs peuvent attendre de la Mairie un soutien politique si la réalisation est bloquée pour x raisons, ou une mise en relation avec le bon interlocuteur pour répondre à une problématique donnée. C’est efficace et cela montre qu’il est parfois plus utile et moins couteux d’user de son pouvoir politique plutôt que de penser uniquement en subvention. 

Pour notre projet, nous pouvons témoigner que les méandres administratifs pour obtenir l’autorisation de démarrer notre ferme florale ont défié l’entendement. Une microscopique structure comme la nôtre ne fait pas le poids face aux mastodontes administratifs que sont l’APHP et Bercy, et sans l’intervention de l’équipe Parisculteurs de la Mairie, le projet n’aurait jamais pu voir le jour.

4. Ouverture au péri-urbain

La dernière édition Parisculteurs s’est étendue à des sites autour de Paris. C’est une excellent initiative : l’agriculture urbaine se construit sur un territoire, et plus le réseau est maillé, plus il sera efficace. D’autre part, il est indispensable de créer des ponts entre des nouvelles formes d’agricultures, qu’on soit en ville, en péri-urbain ou en zone rurale. Nous nous félicitons donc de cette orientation, et ne pouvons qu’encourager les futures éditions, s’il y en a, à intégrer de plus en plus de sites en péri-urbain. 

Des points à améliorer

La réalisation du programme n’est évidemment pas exempte de critiques. Chaque projet est unique et rencontre des difficultés, c’est inévitable. Voici 3 points négatifs de ce programme, et des propositions concrètes pour les améliorer. 

1/ Resserrer le calendrier pour la sélection des dossiers

Pour Parisculteurs 2, il s’est déroulé 6 mois entre le dépôt du dossier et l’annonce du lauréat (janvier à juin 2018). S’i on ajoute 2 mois en amont pour la préparation du dossier et 11 mois en aval pour obtenir l’autorisation réelle de démarrage, on atteint 18 mois entre le moment où on décide de s’engager pleinement sur un projet, et le démarrage concret. C’est beaucoup trop long. 

Il faut comprendre que préparer un dossier Parisculteurs nécessite une réelle implication personnelle, puisque chaque site est unique, avec ses contraintes, son environnement, ses acteurs locaux. C’est aussi engageant pour le porteur, qui doit souvent prendre des dispositions dans sa vie personnelle pour pouvoir être prêt si le projet est sélectionné. L’agriculture étant dépendante des saisons, on ne peut pas démarrer un projet n’importe quand : si on rate un créneau, il faut attendre au mieux 6 mois, sinon une année. 

C’est donc une période humainement assez pénible à vivre, car c’est sa vie qu’on engage sur ces projets et pendant les 6 mois de jury, on doit s’engager sans savoir si on aura le feu vert. Pourquoi est-ce aussi long ?

Une explication est que la sélection dure 6 mois car l’équipe présente 40 sites pour une édition. Il faut lire tous les dossiers, se poser les bonnes questions (techniques, économiques, …), organiser les jurys (qui pour certains sont compliqués à réunir). Chaque site a ses propres décisionnaires. C’est une organisation complexe qui demande beaucoup de temps. 

Notre proposition : pourquoi ne pas accélérer le cycle Parisculteurs en diminuant le nombre de sites par édition tout en augmentant le nombre d’éditions ? Ce serait peut-être plus simple à organiser, cela permettrait de mieux préparer la sélection et les réponses pourraient être données sous un mois.

2/ Mieux protéger les porteurs de projet

C’est selon nous le point le plus négatif du programme : il est, nous l’avons vu, ouvert à tous les profils. C’est positif. Mais laisser ensuite les porteurs de projet et les propriétaires discuter ensemble de la façon dont le projet verra le jour, c’est oublier que les propriétaires n’ont pas forcément une bonne connaissance de l’agriculture urbaine et des contraintes qui y sont associées, ou c’est croire que les porteurs de projets seront capable de négocier de façon équitable avec les bailleurs. Or, il est possible que ces derniers ne connaissent pas encore bien le sujet (il est ainsi fréquent qu’ils imposent des conditions inacceptables à un porteur de projet), ou bien qu’ils ne soient plus tellement impliqués dans sa réalisation. 

Beaucoup de projets souffrent de ce manque de cadrage : il arrive par exemple que des engagements ne soient pas pas tenus par les bailleurs (installation non conforme, informations techniques erronées, calendrier non tenu, …), ou bien que le projet, amorcé initialement par une personne qui n’est plus en poste, n’intéresse plus son successeur. 

Les conséquences sont très dures, voire violentes, pour bon nombre de porteurs, qui se retrouvent dans une impasse. Ils peuvent difficilement négocier et poser leurs conditions, ils ne peuvent pas non demander un dédommagement (personne ne s’engage sur rien). Certains se retrouvent ainsi à accepter l’inacceptable, à prendre des risques inconsidérés ou tout simplement à abandonner leur projet. Cet abandon, après souvent plus d’une année de discussion et d’engagement, est très douloureux quand on connait l’implication (personnelle et financière) qu’on y met. Et d’autant plus pénible à vivre qu’il est particulièrement injuste : le porteur de projet n’a pas fauté mais il a tout perdu. 

Nos propositions : 

  • La Mairie devrait obtenir un engagement ferme des bailleurs : engagement calendaire sur la réalisation du projet, engagement sur la disponibilité des équipes (obligation de moyens), engagements sur certains travaux à réaliser, et engagement sur une convention-type pré-négociée. Libre ensuite au porteur de projet d’accepter ce calendrier ou la convention-type, ou de prendre le risque de proposer d’éventuels aménagements. 
  • La Mairie devrait indemniser les porteurs de projets si ces engagements ne sont pas tenus. Il est inadmissible que des porteurs de projet se retrouvent abandonnés sans autre forme de procès si le bailleur change d’avis, s’il a mal réalisé des travaux ou s’il ne respecte pas le calendrier convenu. C’est injuste, humiliant et extrêmement violent. Une indemnité serait aussi une manière de sceller un pacte de confiance avec la Mairie, qui, même si elle n’est pas directement responsable, doit veiller à ce que les porteurs de projets ne se retrouvent pas dans une situation personnelle délicate pour une raison qu’il leur échappe totalement. C’est une façon de sceller un pacte de confiance. 

3/ Publier un rapport annuel détaillé

Un programme financé par nos impôts doit rendre des comptes. C’est un principe en soit. Or, à notre connaissance, aucun rapport détaillé sur les réalisations Parisculteurs n’a été publié à ce jour. C’est dommage, car cela alimente les fantasmes sur le coût réel du programme et son efficacité. 

C’est d’autant plus regrettable que ce rapport serait une mine d’or pour les acteurs de l’agriculture urbaine, qu’ils soient porteurs de projet, chercheurs, politiques, ou simple citoyen.

Notre proposition :

Publier un rapport annuel détaillé, avec pour chaque site, un point d’avancement sur le projet (où en est-il, quelles étaient les difficultés rencontrées lors de sa réalisation, combien a coûté l’installation pour la mairie et le bailleur, combien d’emplois créés, le projet a-t-il atteint sa viabilité, … ). Certains avanceront que ces informations sont confidentielles : on peut répondre qu’un porteur de projet bénéficie d’une politique publique, et qu’en échange il peut s’engager à un minimum de transparence sur ses 3 premières années d’activité, par exemple. 

En conclusion, le programme peut être critiqué, car comme pour toute réalisation concrète, il y a toujours des progrès à faire. Mais nous sommes certains d’une chose : sans ce programme et les équipes qui y travaillent (et que nous remercions), notre projet n’aurait jamais vu le jour. C’est aussi simple que cela. Nous ne sommes pas seuls : la plupart des projets emblématiques de l’agriculture urbaine à Paris sont aujourd’hui redevables de ce programme. Indéniablement, une dynamique a été lancée, au niveau local et national, et de ce point de vue, c’est une réussite. D’autre part, beaucoup de pays manifestent de l’intérêt pour ce programme : nous avons par exemple reçu une délégation allemande venue visiter plusieurs sites Parisculteurs, l’échange était très intéressant. 

Nous espérons donc que cette aventure va continuer, avec des programmes portés par la municipalité ou d’autres acteurs, en urbain, péri-urbain et pourquoi pas en zone rurale, pour y attirer de nouveaux agriculteurs. 

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